lundi 2 mars 2009

Grâce à Joan Mirò



Si je regarde le monde comme un tableau et non comme un écran, comme un peintre et non comme un cinéaste, c'est grâce aux peintres qui m'ont appris à regarder comme eux ; surtout les peintres espagnols, Picasso, Tapies et Mirò - dont le nom signifie d'ailleurs regardermirer.

Le tableau que nous offre le monde n'est plus à peindre mais à regarder. Re-garder cela veut dire prendre à nouveau sous sa garde. Filmer c'est voler, mais cela arrive, pour donner à regarder aux autres. Regarder par exemple que le tableau du monde n'est jamais fini, qu'il ne cesse de commencer, qu'il ne cesse de se peindre dans toutes les dimensions visibles et invisibles. Celui qui peint ce chef-d'oeuvre infini est le Maître absolu, le Dieu Créateur des formes, des lignes, des couleurs et des êtres vivants et des réjouissances continuelles entre elles et entre nous. Si mon oeil va là où le monde s'amuse à paraître, il va surtout là où la Vie du Maître aime à se dissimuler derrière le voile des apparences. C'est ainsi qu'Il nous conduit à le désirer et à l'aimer.

Redisons le, avec Kandinsky dont Miro fut l'ami, l'apparition du monde est double : elle est donnée là devant nous, dans les phénomènes, dans  la lumière extérieure et elle se fait en nous, car c'est en nous que le monde est vu et non pas en lui-même, au dehors. Pour qui y prend garde, pour les peintres par exemple, l'apparition laisse apparaître sa duplicité, en se donnant le monde s'échappe, en apparaissant il semble disparaître, son surgissement est doublé d'un retrait, sa présence manifeste une absence etc. Ces formules paradoxales cherchent à dire ce que les grand peintres, tels Picasso, Kandisnky ou Mirò, non seulement voient mais savent exacerber dans leurs tableaux, qui sont habités par la dualité, la tension de l'apparaître. Par eux nous pouvons retrouver la vision perdue, entrevoir l'apparition du caché dans l'apparent, connaître la Puissance voilée du Créateur, connaître que le monde visible est ce qui à la fois montre et cache la Vie invisible. 

Miro à l'atelier
Or, nous n'avons pas la moindre chance de la trouver si nous persistons à penser, par exemple, que c'est notre oeil qui voit, ou que c'est notre corps, ou encore que nos caméras nous regardent, car seule l'âme voit, et vit, seule l'âme a le pouvoir de vivre, et sans ce pouvoir vivant notre oeil n'est qu'un organe mort, une bulle d'eau aveugle.

Si il est vrai que l'Auteur du chef-d'oeuvre vivant, le Maître de tout, le Vivant en Personne, s'est retiré des apparences visibles de son oeuvre pour que nous le cherchions et le trouvions au delà, il n'a pas manqué de nous dire où est cet au-delà, où nous pourrions le chercher et le trouver.  Non pas dans le monde objectivé du dehors, un monde que nous devrions creuser indéfiniment pour en trouver les secrets et les formules, car dans ce monde objectif nous ne trouverons jamais que des objets et jamais le Vivant, mais dans notre intériorité, dans le fond inconnu de nous-mêmes, dans notre âme vivante, dans notre coeur.    

L'âme désigne le principe vivant en nous : la vie. La vie qui détient et nous donne le pouvoir de voir, de sentir, d'entendre et d'éprouver que nous sommes vivants. Michel Henry a consacré sa vie et son oeuvre de philosophe à nous le monter. L'âme est un nom et un don de la vie qui s'éprouve elle-même en nous tout en nous donnant de nous éprouver nous-mêmes. Elle est celle dont nous vivons sans le savoir, celle que nous confondons avec notre moi, ou pire, avec de la physique et de la chimie. L'âme est celle que nous ne connaissons pas encore, celle pourtant que nous avons à connaître sous peine de ne pas savoir qui nous sommes, sous peine d'errer dans la le labyrinthe des apparences, dans le carcan des idées, des mots et des images et de tourner en rond dans la nuit de l'ignorance et de l'oubli. L'âme est celle dont nous ne connaîtrons jamais le secret ultime, celle que nous ne cesserons de découvrir, car elle est toujours neuve, elle qui ne cesse de venir et de devenir, elle, la belle inconnue, l'aimée éternelle et encore niée, trahie, voilée, retirée, pleurée, perdue et promise en nous. Pourtant, alors que nous les vivants nous oublions notre âme, elle ne nous oublie jamais. Comment le pourrait-elle puisqu'elle est notre vie même, notre essence, puisqu'elle est nous et que nous sommes elle en vérité.

Peut-être me comprendra-t-on alors quand je dis que je filme contre les films, contre les images, contre la représentation, contre ce que la peinture a été à certaines époques et est encore trop souvent, contre ce que le cinéma et la télévision sont devenus : des spectacles qui nous jettent hors de nous-mêmes, hors de notre âme, des divertissements, des distractions de la vraie vie, des industries du mensonge et de l'aveuglement collectif, des instruments du pouvoir et de sa propagande, des valets du marketing, de la mort. 

Je n'ai pas le moindre espoir d'y changer quoi que ce soit. 
Pour un chrétien la révolution, le retournement est intérieur et invisible, il s'accomplit dans le coeur, là et là seulement où nous sommes vivants, là où nous pouvons en secret rencontrer Celui qui nous veut en Lui.

J'ai vu et filmé ces éclats d'eau alors que je sortais tout réjoui d'une exposition de Joan Mirò à Seneffe en janvier 2002. Joan Mirò fait la révolution avec des éclats de rire, avec la vie donc transformée en tableaux, il nous ramène à la joie pure de créer qui est celle du Créateur Lui-même et il transfigure notre vision.
Il écrit dans ses notes de 1940-41 * : " ...ce n'est pas tant une oeuvre qui compte, mais la trajectoire de l'esprit au cours de la totalité de la vie, non pas ce qu'on a fait au cours de celle-ci, mais ce que cela laisse entrevoir et permettra aux autres de faire, à une date plus ou moins éloignée..."   

Grâce à toi Joan Mirò.

À suivre...


Miro, Femme et oiseau 2, huile sur toile, 1964

Illustrations de cette note :  grâce vidéo de Robert Empain ; photographie de Joan Mirò dans son atelier ; 
Image d'un tableau de 1964, de Joan Mirò  


* Joan Mirò. Écrits et entretiens - Daniel Lelong éditeur, page 187