jeudi 30 septembre 2010

Ne jamais se pétrifier en un style




Picasso et Françoise à Antibes vers 1946



    La joie de vivre ! Visite au Musée Picasso d'Antibes.
La guerre est finie. Picasso continue les hostilités : il s’empare de la forteresse d'Antibes.
Pour en faire quoi ? 
Son atelier, son lieu de plaisir, sa salle de jeu, sa maison de joie, de joie de vivre ! Il a soixante six ans et Françoise en a la moitié. Il peint des faunes jouant, chantant, dansant la ronde pour une femme nue. Sur des plages, ils s’embarquent en cortège dionysiaque. S’évader de la forteresse de la mort voilà l’enjeu. 




Il n’y a pas de toiles ! Picasso peint sur des plaques de fibro ciment, celles dont on se sert pour reconstruire à la hâte les villes détruites par les bombardements.  Il n’y a pas de peintures en tubes ! Picasso peint avec de la peinture pour bateaux de pêche qu'il trouve à côté, au port d’Antibes.

La forteresse abrite une collection de pierres gravées, des stèles antiques d’Antibes. L’une d’entre elles, qui se plaçait à l’entrée des bordels romains, se nomme la Pierre aux trois sexes, elle a du amuser Pic. C’est un énorme phallus animalisé pourvu de deux pénis d’appoints, l’un entre les couilles l’autre en queue. Un texte y est gravé en latin :  Tinte fort gros méchant toi aussi.  Que vous soyez protégé du mauvais œil,  que tout se passe bien pour vous...


Ulysse et les sirènes,1947
Ce qui saute aux yeux de cette liberté de vivre et de peindre d’un seul trait c’est qu’elle s’exprime par une continuité totale entre dessiner et peindre. Picasso peint comme il dessine et dessine comme il peint. Il dessine dans la peinture, il peint dans le dessin. Le dessin, joyeux et furieux dans la couleur, s’affirme et se joue à l’infini dans les céramiques, c’est-à-dire dans la sculpture peinture. Un seul dieu: Dyonisos, muni de trois sexes: dessin, peinture, sculpture, d’un seul jet.

À court de matériel, Pic fouille les réserves du musée et vole des toiles sans intérêt pour les repeindre. 
Du Général Vandenberg il fait Le gobeur d’oursins; d’une Jeune fille à la capeline, il fait Nature morte aux volets noirs. Il s’en expliquera plus tard par une formule lapidaire elle aussi : «Place aux jeunes!»   Ailleurs, il aurait dit «si j’étais enfermé dans les cabinets je peindrais avec ma merde ! »  Il s’agit de la vie et de sa métamorphose continuelle, de sa puissance irrépressible de création. 
Michel Leiris sur Picasso: «...Picasso est lui même en constante métamorphose puisque jamais il ne se pétrifie en un style. Il se plaît à métamorphoser ce qui tombe à sa portée, ou dans le champs de son regard, qu’il transforme dans l’immédiat ou qu’il se fasse le témoin des aventures et des changements que vivent ses personnages, c’est la même impossibilité qui se manifeste d’accepter d’un être ou d’un objet qu’ils soient donnés une fois pour toutes.»  
Ne jamais se pétrifier en un style! Le style ça se vit, ça se transforme, ça se traverse, ça ne se cherche pas ça se trouve, ça se troue! Le style: une armure, une camisole, une carapace à briser, une dépouille à laisser aux marchands de morts.
Prêt à s’échapper, Picasso abandonnera ses armes à la Place Forte. Il lui laissera ses barques pleines de faunes, de centaures, de satyres, d’oursins, de chouettes, de femmes nues et de joie… mais à une condition: la forteresse deviendra un Musée Picasso! Que le bunker devienne Musée, que les Musées deviennent des palais pour la Joie de vivre et des maquis pour résister à l’aveuglement et à la mort, voilà la guerre de Picasso.

Dans les grands nus couchés de Picasso, des femmes dans le plus simple appareillage ressemblent à des bateaux en cale sèche, à de fragiles vaisseaux toujours en réparation. Matisse, venu en voisin, fera des croquis de ces équations féminines non résolues.
À l’époque Picasso dit à Sabartés, son secrétaire et ami de toujours: «la vue se plaît dans ce qui la surprend. Si tu prétends voir ce que tu as devant toi tu es distrait par l’idée qui occupe ta pensée...».
À Vallauris, à propos de ses poteries, il dit «une cruche c’est une femme, rien ne ressemble plus à une femme longiligne, le cou étiré et les bras le long du corps, qu’une bouteille à col fermé». 
Lacan dira ça plus tard mais de façon tellement plus emberlificotée. 


Les pigeons, Picasso, 1957

Les pigeons.* Exercice pratique : un Picasso de 1957
Quand tu regardes par la fenêtre de Picasso voici ce que tu peux voir: la mer est devant les arbres. Les arbres sont plus profonds que la mer. Les oiseaux sont des morceaux d’arbres envolés dans le blanc, ils ont laissés leurs ombres et leurs yeux pour voir si tu y voyais, d’autres oiseaux, comme des morceaux d’espaces libres, font des trous dans la terrasse. La mer est séparée des palmiers par un trou blanc. Les maisons sont des lampes dans les bois. Un pigeon, à contre jour, a creusé un trou noir dans le bleu du ciel et s’envole dedans. Les perchoirs ont envie de voler, d’ailleurs ils volent. L’ombre est une porte. L’île est un œil aux pupilles multiples, posé entre ciel et mer, ouvert et fermé. Ami, ton oeil est une cage ouverte ou fermée. Certains oiseaux aiment vivre dans des cages même si la porte est ouverte, même si le monde s’ouvre sous leurs yeux comme une fenêtre, comme un tableau de Picasso.
* N.B : Le tableau illustré est de la même série, mais n'est pas celui qui je décris


Texte : Robert Empain, 1985, publié dans L'Oeil joyau, Carnets 1980-1985. Éditions Ré Bruxelles
Illustrations : Photographie de Robert Capa ; images de tableaux de Pablo Picasso. 
Attention ! les images ne sont pas les tableaux et inversement