 |
| Pape, après Vélasquez |
Octobre 1986. Deux peintres et deux femmes vers Francis Bacon et sa grande rétrospective à Stuttgart. Devant, les arbres rouillés de la grande route mouillée, au dessus, les océans de nuages gris. Les femmes, Ambre et Flore traversées par leur beauté font silence. Béance ou béatitude ? C’est indécidable.
Dans la voiture, Nil imagine le dernier tableau de Bacon : l’artiste écrabouillé au pilon sur sa toile. Cris d’horreurs de Ambre et de Flore.
- C’est abominable Nil ! Tais-toi !
Nil nous surprend toujours par son humour noir, son rire diabolique et son imagination débordante...
Flore m’accompagne dans ce voyage. Flore est amoureuse, langoureuse, mais pas assez mystérieuse pour être heureuse, comme dirait Gauguin. Depuis quelques mois, elle m'inonde de lettres d’amour et de plaintes, auxquelles je ne réponds jamais. Elle m'étudie, me mange ou me boit selon les heures. Je l'avoue, j'abuse de ses bontés à mon égard.
J’ai découvert la peinture de Francis Bacon à quinze ans, quand je suivais l’atelier de peinture de Yvan Theys.
Francis Bacon a barré au moins une génération de sujets peintres. Avec Appel et Greco il a marqué mes premières pâtes peintes d’adolescent.
Voici du Bacon à volonté !
Mode d’emploi d’une exposition surchargée : tour rapide de l'ensemble et retour attentif sur les quelques oeuvres qui touchent. Ici, les auto portraits, les papes, les visages, quelques triptyques, la série des Van Gogh..
Avec Bacon la monstruosité des corps étale sa beauté convulsive. Bacon montre comme personne que la peinture est de la chair vivante. Il s’est livré avec une constance exemplaire à toutes les triturations, à toutes les tortures que la peinture appelle, autorise, suscite. Une lassitude, un écoeurement me viennent de la répétition, de l’accumulation obscène ici de tant de triturations de viandes humaines. La moitié des oeuvres suffirait tant elles sont puissantes et obsédantes.
 |
| Trois études pour une crucifixion |
- Comment n’est-il pas devenu fou ? Me demande Flore quelque peu horrifiée par ces amas de chairs dissoutes.
- Sans doute parce qu'il a expulsé ses démons sur ses toiles, mais j'ignore si cela lui a suffit !
- Il vit toujours et n'est pas devenu fou, crois savoir Nil.
- Je ne connais pas grand-chose de sa vie privée. Je sais juste que son succès ne l’a pas fait changer de vie, sinon qu'il paye plus souvent des tournées à ses copains dans son Pub à Londres.
Nil admire l’audace inouïe et de la virtuosité de cette peinture, sa perfection dans l’horreur, dit-il.
- Celui qui n’a jamais peint et raté un tableau, lui dis-je, ne peut vraiment comprendre ce qui se passe chez Bacon : pouvoir d’un coup de chiffon dissoudre un nez, un oeil, un front, un visage, le voir se décomposer, dégouliner sous l’essence ou fondre sous la gifle d’une brosse de blanc d’argent, pouvoir racler un torse au couteau, écraser une main, tordre une cuisse, arracher une lèvre, griffer des fesses, enfoncer un cul, engloutir un sexe, voire faire disparaître un corps entier en quelques secondes, voilà les joies que la peinture offre à tous et en particulier à ceux qui ratent, à ceux qui ragent de rater.
- À chacun a sa chance !
- À nous de la saisir. Mais il y a aussi les très rares qui comme Bacon font du ratage une virtuosité, une rage jouissante, une maîtrise totale, du grand art ! Raturer est déjà torturer. Le tout est de voir se produire et de pouvoir reproduire les sublimes ratages où se montre le monstre : la Bête immonde cachée en chacun de nous, en lui, en moi, en toi ! Car Il faut une lucidité implacable, une ivresse de la destruction, une délectation de la dissolution, une mise en scène épurée de la disparition, une jouissance insatiable de la peinture, mais aussi le courage d’aller voir ce que personne ne veut voir au fond de soi.
Nil semble se délecter et s'imprègne de cette leçon du grand maître en destruction.
- On comprend sa fascination pour Vélasquez, le grand montreur de monstres sublimes. dit-il. Il a du le regarder de près et voir d’emblée la suite à donner.
- Il a aussi beaucoup regardé Le Greco et ses corps blafards contorsionnés, brûlants comme des cierges.
Toute condition humaine, celle des monarques, des prélats et de tout un chacun, dans les mains d'un peintre comme Vélasquez se réduit en somme à quelques taches s’agitant au bout d’un pinceau souverain, à de vaines fatuités à la merci d’un coup de chiffon. Pour Vélasquez comme pour Bacon, un roi, une princesse, un pape, un cardinal, un nabot, un homme ordinaire ne sont après tout que des corps périssables livrés aux apparences, des tas de viandes plus ou moins bien enrubannés dans un faste dérisoire, des mortels encagés dans la farce vaniteuse du monde. Vélasquez, peintre de cour, a dû camoufler tout ça, crypter quelque peu le message. Bacon peut le crier, le hurler ! Il faut aussi voir l’influence de Vélasquez via Picasso. Je pense aux oeuvres tardives, que Picasso, devenu le pape de la peinture, montre au Palais de Papes à Avignon ! Là il va libérer le message de Vélasquez, mais aussi celui de Goya, du Greco et de la peinture espagnole, il va déculotter les peintres de cour de tous les temps : du pape qu’il est devenu Picasso va faire un bouffon ! Il se peint en chevalier d'opérette, en pontife prisonnier de sa renommée dérisoire qu’il trucide allègrement. Il se montre en chevalier ivre et barbouilleur, armé de son dérisoire pinceau phallus, à tout jamais défaillant à dénoncer la toute puissance des leurres et à vaincre le Prince qui rend le monde immonde.
Il se sauve ainsi de l’auto-glorification et de l’auto-pétrification par un ultime auto-décullotage de Pape au Palais des Papes! Mais c’est la dessus qu’il faut revenir à Bacon. Car, à la longue, Bacon est victime de son succès, de ses obsessions et de ses trouvailles, il se copie lui-même et tombe dans l’auto maniérisme morbide. La morbidité venant de ce qu’il s’enferme dans la cage de son propre style qui tourne alors au tic stérile. Un piège que Picasso a réussi à éviter, par son auto dénigrement permanent.
 |
| Vincent en chemin |
Ce que je préfère c’est la série des Van Gogh. Vincent en chemin dans la peinture, dans la chair du chemin, dans la pâte vibrante, en marche dans la couleur, vers le motif, le divin motif, comme Cézanne. Vincent, comme une ombre creuse l’ombre à la recherche de la lumière en lui. Vincent Van Gogh, un ange qui cherche la chair transfigurée par la lumière du Christ. Vincent Van Gogh, une torche vivante et enflammée qui se jette dans l’invisible, loin, mais si loin de la vulgarité de notre temps.
Le chemin chez Francis Bacon conduit inexorablement dans la chambre noire, celle de la dissolution en cours de l’humain, de sa chosification par l’objectif. Là où son cri est devenu inaudible. Ce cri muet de la vie niée, Francis Bacon le fait hurler dans la chair sulfurique de ses tableaux et lui donne une stridence inouïe. Mais ce cri qui l’entendra dans la chambre close du monde où errent les abasourdis, les aveuglés, les abêtis, les morts vivants ?
 |
| L'ange - de Francis Bacon, 1985 |
Texte de Robert Empain, 1985, extrait de L'oeil joyau, Carnets 1980-1985, Éditions Ré, Bruxelles, 1999
Illustrations peintures de Francis Bacon et pastel de Robert Empain
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire