dimanche 28 août 2011

Le songe à la jambe coupée

J'ai élagué à la fin du mois de juin une branche desséchée de mon vieil arbre de Judée qui venait de fleurir. Ce gardien mauve continue de veiller sur le portail de la maison alors qu'il a été foudroyé il y a bien des années et qu'il a survécu. En ramassant le bois mort sur le sol, j'ai remarqué une étrange petite branche en forme de jambe bottée couverte de lichen. Elle me rappela un rêve ancien, un songe, que j'avais eu et retranscrit en 1985 et dont j'avais fait plusieurs dessins à l'époque  : " Le rêve à la jambe coupée" . 

J'ai pris la branche à l'atelier en sachant que la suite viendrait d'elle même. La jambe trouva dans les semaines suivantes un socle où poser la pointe de son pied : une vieille planche à plâtrer les murs dont se servait les maçons, un ruban brodé de grand mère lui fit un pansement jauni et un fil d'or prélevé au corset d'une bouteille de vin espagnol qu'une amie de passage m'avait offert ligatura le pansement sur la coupure. 
Voici l'assemblage et le récit écrit en 1985 de ce songe qui continue à marcher au fond de moi. Correspondance. La vie n'a pas d'âge.  

La Jambe coupée, songe ancien, 2011



Il m’est donné ce matin de me souvenir des tableaux vus en rêve cette nuit : tableaux étranges, tout faits, tout beaux. Ce sont des réminiscences de l'art égyptien, des tablettes de pierre ou d’albâtre sur lesquelles sont gravés des lettres d’une écriture inconnue, des signes colorés, des hiéroglyphiques vivants qui, tels des serpents, des larves ou des papillons, s’échappent de leurs supports pour ramper sur le sol ou s'envoler dans les airs. 
Je fais deux pastels de ces tableaux vus en rêve.
Ce faisant, un rêve oublié, étrange, effrayant, me revient, en détail ; en voici le récit : j’ai erré pendant des mois en boitant dans les ténèbres. Une nuit, étant parvenu au cloaque des innommés, je descendis dans une grotte sombre où dansait et ricanait autour d'un feu un peuple de déments. Là, ces diables, véritablement morts vivants, m'attachèrent à une table de pierre, où je fus amputé de ma jambe droite par un sorcier aux allures de serpent emplumé !  A ce prix, je pus sortir du Royaume de morts pour reprendre mon errance dans le monde, contraint cependant de porter ma jambe sanglante sur mon dos. Je cheminai ainsi longtemps sur les immenses champs de bataille des guerres humaines où j’entendais les gémissements des agonisants dans la nuit. 
J'ai su que j'étais guéri lorsque je reçus une jambe de lumière à la place de ma jambe coupée. 
Je fais un dessin rapide de ce rêve dans mon carnet, un petit mémorial, un ex-voto plutôt. Je l'intitule Stèle du rêve, une stèle fragile de poussières et de papier qui montre ma jambe tranchée autour de laquelle s'enroule le Serpent. 
J’inscris sur cette stèle le récit abrégé de ce rêve.  

Texte : extrait de L'oeil joyau, carnets de Robert Empain, 1980-1985,  éditions Ré, Bruxelles
Illustration : assemblage de Robert Empain