vendredi 19 août 2011

Que mon oeuvre soit un poème mis en musique par un peintre

Grâce à Joan Miro

Ceci est la couleur de mes rêves, Joan Mirò, huile sur toile
« Assassiner la peinture ! » fut l’intention déclarée de Joan Miro au milieu des années vingt.  Rémi Labrusse, dans un bel article sur Miro (1), commente cette volonté : " ... si la destruction apparaît fécondante et génératrice de gains pour Miro c’est qu’il  a confiance dans l’idée que l’origine puisse être effectivement donnée au présent ... c’est parce que la poétique de la destruction est en même temps une poétique de l’incarnation." Car, poursuit-il, " L’origine, vers laquelle remonte Miro est celle de sa propre chair, le moment sans cesse repris où celle ci se rencontre et s’émerveille de soi, engloutissant d’un coup le monde extérieur dans la marée nocturne de son intimité glorieuse."  Arrivé à ce point, Rémi Labrusse cite Michel Henry : " ... L'irruption de ce qui retire au visible sa préséance et le fait vaciller, substitue à la simplicité et à l’évidence de la figure la polyphonie pathétique de la vie, dont l’unité est d’un autre ordre." Assassiner la peinture cela veut donc dire pour Miro, comme pour Kandinsky qu’il admirait tant, et qu'il sera bien seul à soutenir à son arrivé à Paris après la fermeture du Bauhaus par les nazis,  :  assassiner les conventions représentatives, y compris celles du cubisme et du surréalisme déjà bien figées en maniérisme, cela veut dire ressusciter l’art, un art qui ne peut venir alors que du dedans, de la Vie elle même donc que l'on espère ainsi ressusciter.

Etoile bleue, Joan Mirò, huile sur toile

Mais écoutons Miro : "La même démarche me fait chercher le bruit caché dans le silence, le mouvement dans l’immobile, la vie dans l’inanimé, l’infini dans le fini, des formes dans le vide et moi même dans l’anonymat. Et, je travaille comme un jardinier. Et aussi, que mon oeuvre soit un poème mis en musique par un peintre..." Et encore : "... quelle joie d’arriver à comprendre dans un paysage un petit brin d’herbe - pourquoi le mépriser ? – un brin d’herbe est aussi gracieux qu’un arbre ou une montagne. A part les primitifs et les Japonais presque tout le monde néglige ces choses divines." Cette démarche de Miro est expérimentale, selon ses propres termes, elle est " une recherche de laboratoire par laquelle il est nécessaire de passer mais qui peut vous emmener beaucoup plus loin ... c’est-à-dire à l’abri du piège de l’objectivation par les oeuvres, dans le mouvement incessant de la vie se mouvant dans l’invisible de la chair ... soustraite à la pesanteur des choses." 

Le Cheval de cirque, Joan Mirò, huile sur toile

Rémi Labrusse abonde  : " ce que les oeuvres de Miro cherchent à détruire ce sont les murs des représentations pour atteindre l’intériorité vivante incessante" et c’est pourquoi de telles oeuvres sont " des tremplins pour la vie qui est le mouvement qui s’éprend de lui-même." 
L’oeuvre ne vaut que comme naissance et le tableau selon Miro " doit être comme des étincelles ... qu’on y sente le point de départ, le choc qui l’a déterminé ..." alors l’oeuvre fait " entrevoir qu’un jour elle permettra de commencer quelque-chose..." Et encore : " Je crois que  les seules personnes qui comptent sont celles qui mettent leur sang et leur âme dans la ligne la plus ténue ou le point le plus ténu. Kokusaï disait qu’il voulait sentir une vibration dans le plus petit point de ses dessins. Tout ce qui n’a pas cette vie est nul ! "

Joan Mirò, huile sur toile, vue à Madrid cet hiver

Illustrations : oeuvres de Joan Mirò
Textes : Notes de lecture 2011

(1) Le potlatch un essai en introduction dans la catalogue de l'exposition Joan Mirò 1917-1934 La Naissance du monde Centre Pompidou en 2004