L’article entretien de Philippe Sers intitulé Le Combat de pornos et de hieros, publié ici en janvier 2011, abordait les statuts irréconciliables de l'image sacrée (hieros) et de l'image pornographique (pornos) que Philippe Sers a développé dans son ouvrage Kandinsky, philosophie de l’abstraction, chez Skira. Cet article a suscité quelques échanges avec des lecteurs dont j'ai tiré les notes ci dessous. Grâce à vous.
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| Mauvais oeil, collage, 2008 |
Pornographique qualifie pour Philippe Sers le statut d’une image qui se vend ou qui cherche à vendre quelque chose ou quelqu’un dont elle est le simulacre - pornos en grec veut dire prostituer. Sacrée ou hiératique (hiéros) qualifie l'image ou l'oeuvre d'art qui ouvrent une rencontre avec le mystère de la personne vivante. Or, comme on le voit à notre époque du spectacle continu des images, l’usage intensif des images, devenu addictif, en est venu à corrompre et à prostituer toutes les images comme tous les discours et avec elles et eux, celles et ceux qu’elles représentent, qui les prononcent et qui les regardent ou les entendent, les jetant dans le narcissisme, l'exhibitionnisme, la voyeurisme, l’avidité, la cupidité, la suspicion etc... Si les images de notre temps peuvent être dites pornographiques c’est donc qu’elles présentent désormais les choses et les créatures vivantes et humaines confondues comme des objets susceptibles d’être achetés, possédés, consommés, ravalant ainsi les personnes vivantes au rang d’objet de consommation dont on peut jouir comme tel. Ainsi l’image prostituée corrompt tout ce qu'elle touche en réduisant ce qu’elle montre au rang d'objet trompeur et en l'offrant à un regard cupide, forcément insatisfait, insatiable tant il désire posséder des illusions.
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| Les yeux crevés, collage, 2010 |
Or, cette possibilité néfaste de l’image est identiquement celle du péché - raison pour laquelle elle fut interdite par la Loi biblique. Péché est, bien entendu, un mot tabou à l’époque du pornos généralisé mais qui désigne dans son sens étymologique hébreux l’erreur de visée du désir humain par laquelle l’homme se trompe de cible, vise à côté et se leurre lui-même, se dévalue, se disgracie, se déchoit, se renie quand il imagine être sa propre cause et désire s'approprier la vie, la réduisant à un objet et à un ensemble d'objets et de représentations - le monde - où il s'égare en oubliant celui qu’il est en vérité et qu'il devrait pourtant viser pour l'atteindre : le fils vivant du Dieu Vivant.
Le péché n’est rien d’autre pour nous les vivants que préférer la mort à la vie, que de vénérer ce qui est infiniment moins que nous, de figer nos vies dans l’immobilité, celle la pierre ou des images figées ou faussement animées sur des écrans plus plats que jamais. Le péché c’est toujours l’idolâtrie qui consiste à adorer des choses mortes, à soumettre nos vie à des semblants de vie et à en mourir spirituellement. Car si la visée de l’image passe toujours par un objectif - l’oeil mort d’un appareil de prise de vues - elle part et passe toujours par l'oeil d'un être vivant, auteur ou spectateur, qui désire et s'imagine être ou posséder le simulacre qu’il vise. Ainsi ce que vise le désir humain dans l'image, dans le monde et ses écrans, c'est toujours la vie, la sienne, celle de l’autre, voire même celle de Dieu.
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Idoles, 1990, huile sur papier |
Mais ce désir est absurde, car l’homme désireux de s’approprier la vie hors de lui est déjà vivant, il a la vie en lui, il est la vie même, une vie qu’il reçoit sans cesse de la Vie, la seule et unique Vie qui soit et qui le crée à son image et à sa ressemblance sans jamais cesser de le faire, comme le rappelle la Genèse et les Évangiles à ceux qui les lisent. Une vie qui nous est donnée gratuitement, par grâce et par amour, une vie que nous sommes libres de recevoir consciemment ou de chercher indéfiniment là où nous ne la trouverons jamais, au dehors, dans la monde, ou de la rejeter, une vie incessante dans laquelle nous sommes appelés à nous connaître en vérité, à nous reconnaître pour ce que nous sommes, pour naître en tant que Fils et Filles de la Vie, c'est-à-dire encore à ressusciter dans la Vie véritable, dans une Vie qui ne peut mourir, qui ne veut que vivre davantage et qui nous désire librement en Elle. Ainsi nos actes libres et volontaires, comme le sont nos images, sont-ils susceptibles de nous avilir (pornos) au rang d’objets sans vie ou de nous élever (hieros) au rang mystérieux de Fils de la Vie éternelle.
Texte et illustration par Robert Empain
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