lundi 19 décembre 2011

Le Festin des voyants

Fra Angelico reste un Maître inégalé en ce monde et le seul peintre à avoir été béatifié. Une exposition intitulée Fra Anglico et les Maîtres de la lumière lui est dédiée à Paris jusqu'à la mi janvier 2012. Cela m'a rappelé un texte que j'avais écrit peu après mon second voyage à Florence en 1988 dans lequel j'avais imaginé que les peintres se retrouvaient dans les plus beaux tableaux élevés au Paradis pour y partager des festins de lumières et envoyer quelques messages angéliques au jeunes générations...

Fra Angelico, Le jugement dernier, le Paradis détail
1431, tempera on panel, Museo di San Marco, Florence

 Ils étaient presque tous venus : Giotto, Ucello, Bellini père et fils, Mantegna, Fra Angelico, da Vinci, les Van Eyck, Campin, De la Pasture, les Brueghel, Bosch, Vélasquez, Vermeer, Véronèse, Zurbaràn, Titien, Rubens, Greco, Goya, Delacroix, Gauguin, Cézanne, Van Gogh,  Manet, Monet, Renoir, Lautrec, Redon, Ensor, Kandinsky, Dali, Klee, Matisse, Miro, Bacon, De Kooning et tous les autres artistes anonymes et inconnus en ce monde : enlumineurs fresquistes, sculpteurs, graveurs, pour festoyer dans un nouveau tableau de Picasso. 

Au milieu du festin, Fra Angélico (leur saint Patron) se leva et dit d’une voix mélodieuse :
- Cher Pablo, merci pour ton hospitalité et pour le riche Festin que nous offre ton oeuvre immense, généreuse, sensuelle, libre, profonde, joyeuse et spirituelle dans tous les sens du mot ! Chers amis artistes, chers ouvriers de la beauté divine,  mes paroles ne s'adresseront pas à vous aujourd'hui car vous connaissez déjà ce que je vais dire, et bien davantage encore car vos oeuvres sont faites désormais de lumière et de joie pures, celle dont vous êtes faits vous-mêmes, celle que vous avez cherché toute votre vie terrestre pour la trouver pleinement ici, dans la Lumière du Vivant Amour. Mes paroles s'adresseront plutôt aux jeunes artistes qui viennent au jour dans les temps présents du monde.

Fra Angelico, La Descente de Croix, détail
Museo di San Marco, Florence


À toi donc, jeune peintre de ce temps, je dirai d'abord, mais peut-être le sais-tu déjà,  que le monde n’est pas comme tu crois qu'il est, qu’il n'est pas comme on te l'a appris à l'école, qu’il n'est pas non plus comme nous les peintres du passé te l'avons montré dans nos tableaux. Certes non ! Et cela, pour une raison simple : parce que ce n'est pas le monde que nous avons voulu montrer ! À ce propos, ne crois jamais ceux qui prétendraient te montrer le monde tel qu'il est car cela est impossible à quiconque. Crois moi, aucun homme durant son bref passage terrestre ne peut savoir ce qu'est véritablement le monde et d’où je te parle je ne suis pas autorisé à te le dire mais seulement à te suggérer un chemin pour te rendre par toi-même à la Vérité. Ainsi, sache que ce que nous avons voulu te monter ce n'est pas le monde mais, pour ainsi dire, l'anti-monde ou l'envers du monde visible, c'est-à-dire l'invisible ! Seulement  pour te faire voir l’invisible, il nous fallait commencer par te faire douter de ce que tu vois, par détruire la vision acquise par les mauvaises habitudes de vision des hommes qui sont la cause de leur aveuglement. C’est de cette façon que nous espérons ouvrir un peu les yeux de ton coeur. Pour avancer en ce domaine, je te conseille de te pencher assidûment sur les oeuvres de Pablo Picasso, notre hôte d’aujourd’hui, qui a su regarder comme personne les oeuvres de ses aînés, qui sont ici pour la plupart, et qui a sondé avec ses yeux de flamme presque toutes des créatures vivantes qui peuplent le monde, et particulièrement les dames, pour créer un nombre très estimable de nouvelles oeuvres susceptibles de te donner des leçons magistrales en matière de destruction des apparences. Cher Pablo, tu as déclaré un jour : « je ne pense pas quand je peins, mais je vois ! Et je peins ce que j’ai vu ».  Ce que notre jeune artiste doit comprendre dans tes paroles, Pablo, c’est que les hommes dans leur folie, les hommes parmi lesquels il y a de nombreux mauvais peintres, ont toujours cru que ce qu'ils voient est au dehors, que le monde qui paraît là devant eux serait tel que ce qu’il paraît être alors que ce monde là qu’ils voient est construit par leurs manières de voir, par leurs façons de penser, par leurs visées, leurs désirs, de sorte qu’ils imaginent un monde dans lequel ils croient voir et être vus et finalement dans lequel ils croient vivre ! Pétris par leurs illusions, fascinés, persuadés par ce qui n’est qu’apparences, ils en viennent à oublier que ce monde apparent est la création de leur désir de le voir ainsi, n’envisagent même plus que ce qu’ils voient est vu par leur âme vivante. C’est pourquoi tu as dit, Pablo, avec les mêmes mots que notre ami Wassily, que tu peins sans penser, que tu peins d’un voir antérieur au savoir, que tu vises une vision qui précède ta pensée et que pour la trouver il te faut prendre de vitesse cette pensée qui construit sans cesse le monde illusoire des apparences. Car il est en effet une pensée avant la pensée, une pensée qui se produit en toi avant que ta pensée ait eu le temps de construire une idée ou de fabriquer une image et cette pensée est celle de Dieu, elle est sa Parole vivante, celle du Vivant Amour. C'est pour cette raison qu'il arrive que le monde appelle certains peintres des voyants ! Je dirai plus simplement que   les peintres sont un peu moins aveugles que la plupart des hommes quand ils parviennent à voir avec les yeux de leurs âmes et à aimer avec leurs coeurs. La pensée avant la pensée comme le voir avant le savoir, ne sont rien d'autre que le voir de l'âme et du coeur,  leur ressentir qui est la connaissance de la source vivante de ce tout qui vient et ne cesse de venir. Or, cher jeune artiste de ce temps, ce que ton âme éprouve c'est exactement ce que tu éprouves, car ton âme c'est toi même, le vrai Soi, c'est là que bat ton coeur et coule ton sang, c’est en elle et non dans le monde que vient la Vie du Vivant Amour ! 
Comprends donc que peindre est un acte paradoxal par lequel tu chercheras à rendre sensibles aux autres les émotions invisibles qui jaillissent dans ton coeur. Un tableau vraiment réussi est une grâce qui défait l'opacité des apparences pour faire lever dans les coeurs une joie lumineuse, la source d'un amour sans fin envers le Vivant Amour ! Eprouver, sentir, aimer c'est voir avec le coeur ce qui sera toujours invisible au dehors et qui ne s'éprouve que dans une âme vivante. Comprends qu’un vrai tableau est une grâce prodigieuse et plusieurs fois paradoxale car d'abord, et j'en terminerai, j'en vois parmi vous qui ont hâte de danser, l'oeuvre rend visible une vision invisible au dehors puisqu'elle éprouvée par l'artiste, ensuite elle suscite une mise en mouvement des émotions dans le coeur de celui qui la regarde. Et cela est prodigieux comme la vie elle-même.  Note encore que être ému cela veut dire que ton âme est mue, mise en mouvement, par une vibration, par un élan nouveau, par un désir, une aspiration de vérité, par un souffle vivant. C’est pourquoi, comme je te le disais au début, ce que tu chercheras à peindre c'est ce que nous avons cherché à peindre nous-mêmes : le souffle de l’Esprit, qui est l’Amour et la Vie invisible en toi et dans toutes les créatures. 
Allons ! Cela suffit, ma petite leçon est terminée, tu en sais assez pour te lancer. La prochaine fois, je t’en dirai plus sur la vision du coeur. Que ceux qui ont des yeux voient et que ceux qui ont des oreilles entendent. 


Paul Véronèse, Les Noces de Cana, 1563, Louvre

 Et maintenant, chers amis, je vous invite tous à vous rendre dans les Noces de Cana de notre frère Véronèse, là nous ne manquerons pas de vins célestes et nous prierons pour que le Seigneur inspirent les peintres à venir. 


R.E


Texte inédit de mes carnets de 1988