vendredi 11 mai 2012

Je l'ai vu tel que j'étais capable de le voir


Grâce à Tom Cheetham *


L’imagination créatrice et le mundus imaginalis
La théorie de la connaissance d'Henry Corbin est fondée sur le constat que la conception qui a progressivement dominé la culture occidentale depuis les alentours du XIIème siècle, se caractérise par un divorce préjudiciable entre l'Être et la Pensée. La rupture se produisit à peu près au moment où l'aristotélisme d’Averroès supplanta les hiérarchies néoplatoniciennes d’Avicenne. C’est alors que les anges désertèrent l’Occident et nous n’avons fait qu’errer depuis. L'exemple le plus abouti de ce  schisme est probablement la distinction opérée par Descartes entre la substance étendue et la substance pensante - res extensa et res cogitans. Il existe deux sortes de réalités - les réalités physiques et les réalités intellectuelles ; et deux modes de connaissance - la perception et l'entendement. Descartes évita d‟avoir à expliquer l'interaction entre la pensée et l'étendue en affirmant que c'est Dieu qui opère leur union dans la glande pinéale. C'est probablement un peu injuste pour la philosophie de Descartes, mais le fait est qu'une grande partie de la philosophie occidentale a présumé que notre pensée et notre connaître n'avaient aucun effet ontologique sur nous. La finalité épistémologique du cartésianisme était la possibilité de former des idées claires et distinctes à propos des corps physiques qui constituent le monde. Telle a été l'idéologie métaphysique de la science et de la technologie, jusqu'au début du XXème siècle, et elle l'est encore, bien que sous une forme plus sophistiquée.  

Eveil, 1995


Corbin rejette radicalement cette conception. Mais il y a une part de vérité dans l’assertion de Descartes selon laquelle Dieu garantit l’interaction entre les deux sources de la connaissance, car les phénomènes spirituels sont effectivement perçus par une troisième faculté, qui sert d'intermédiaire entre la perception et l’entendement. Nous n’accédons aux phénomènes spirituels et religieux ni à travers la pensée conceptuelle ni à travers les données sensibles, mais plutôt par l'intermédiaire d’une troisième source de connaissance. Corbin dit :  « ...entre les perceptions sensibles et les intuitions ou les catégories de l‟intellect, la place était restée vide. Ce qui aurait dû prendre place entre les unes et les autres, et qui ailleurs occupait cette place médiane, à savoir l‟Imagination active, fut laissée aux poètes. 12 » 

Aucun système métaphysique dans la pensée occidentale n’a pris bien longtemps au sérieux l’activité de l'imagination. Selon Cornelius Castoriadis, le psychanalyste et philosophe Grec, les philosophes commencent presque toujours par se demander :  Je voudrais savoir ce qu’est l‟Être, ce qu‟est le réel. Voici donc une table ; en quoi cette table a-t-elle les caractéristiques d‟une chose réelle ? Aucun philosophe ne commence par se demander : «Je voudrais savoir ce qu’est l'Être, ce qu’est la réalité. Voici donc le souvenir du rêve que j’ai fait la nuit dernière ; en quoi ce rêve présente-t-il les caractéristiques d’une chose réelle ? Aucun philosophe ne commence par dire : "Supposons que Le Requiem de Mozart soit le paradigme de l’Être, et que le monde physique n’en soit qu’une modalité déficiente. 13» 

Dans la cosmologie défendue par Henry Corbin, l'imagination donne accès à un «monde où se résout le conflit qui a déchiré l’Occident, celui de la théologie et de la philosophie, de la loi et du savoir, du symbole et de l’histoire. 14» L’imagination est un organe de perception requis pour actualiser un mode  d’être et de conscience. Sans elle, il n‟y a pas d’expérience religieuse possible. L‟imagination est ce qui nous permet de percevoir les symboles. L’Imagination active guide, devance, modèle, la perception sensible; c’est pourquoi elle transmue les données sensibles en symboles. Le Buisson ardent n’est qu’un feu de broussailles, s’il est simplement perçu par les organes des sens. Pour que Moïse perçoive le Buisson ardent, entende la Voix qui l’appelle “du côté droit de la vallée”, bref pour qu’il y ait une théophanie, il faut un organe de perception trans-sensible.15 Il s’agit là d’une exigence capitale. Cela veut dire que durant des siècles la philosophie et la théologie occidentale se sont privées des moyens de donner le moindre sens, aussi bien à la religion qu’à l'art, dans la mesure où l'imagination a été « laissée aux poètes » qui, comme tous les artistes, ont été marginalisés et totalement incompris. Un système métaphysique qui inclut l'imagination active est requis pour légitimer la réalité et comprendre la signification de vastes régions de l’expérience humaine, comprenant les rêves, les visions et les révélations prophétiques. L'imagination en tant qu’organe de perception nous donne accès à un domaine de réalités véritables, à un monde objectif que Corbin en vint à appeler le mundus imaginalis, le monde imaginal, néologisme qu’il emploie pour  traduire le terme arabe âlam al-mithâl utilisé par Ibn Arabî et par beaucoup d'autres.  

Compassion divine, 2005

Mais l’imagination active est aussi une imagination créatrice. L’exploration du royaume des réalités subtiles requiert une coopération entre l’humain et le divin ; elle est à la fois découverte et création. C’est un nouvel exemple du fait que le troisième mode de connaissance guérit d‟un schisme que nous avons pris l’habitude de considérer comme normal. Cette double structure, la syzygie entre  l’âme et son interlocuteur divin, est un thème central de la cosmologie de Corbin. Et c’est dans la prière que l’imagination créatrice s’accomplit le plus parfaitement dans la vie humaine.  La prière n’est pas la demande de quelque chose : c’est l‟expression d‟un mode d‟être, un moyen d‟exister et de faire exister  […] La prière est la forme la plus haute, l’acte culminant de l’Imagination créatrice. En vertu du rôle partagé, la Compassion divine comme théophanie qui est l’existentiation de l’univers des êtres, est, elle, la Prière de Dieu aspirant à sortir de son inconnaissance et à être connu, tandis que la Prière de l’homme, elle, réalise cette théophanie, parce que c'est  en elle et par elle que la “Forme de Dieu” devient visible au cœur.16  La forme de Dieu qui apparaît n’est pas évidemment Dieu « dans son essence » - le  « Deus absconditus » - mais la forme qu’Il révèle uniquement à chaque âme en particulier. Le caractère personnel de ces théophanies est un thème constant chez Corbin qui se réfère à l‟évocation de la Transfiguration du Christ dans l'Évangile gnostique de Pierre : Là donc, l’apôtre Pierre évoque l’événement de la Transfiguration. De cet événement qui ne fut visible qu‟à quelques-uns et non point pour tous les yeux de leur corps, il ne peut dire qu‟une chose : Talem eum vidi qualem capere potui  - je l'ai vu tel que j'étais capable de le saisir -. […] Chaque fois l'âme a atteint, ou est en voie d'atteindre, son état d'individuation  parfaite.17  Et c’est dans cette transformation de la perception que réside la guérison de ce grand schisme qui divise l’Occident - le fossé entre l‟Être et la Pensée. C’est spécifiquement par le biais de l’imagination créatrice que nous découvrons que le mode de perception dépend du mode d’être de celui qui perçoit. L’exercice de l‟imagination créatrice nous change en profondeur, ontologiquement, dans notre être même - et ce changement nous permet de percevoir des choses que nous n’aurions pas perçues autrement. Notre grande tâche est de « se rendre capables de Dieu. 18»  Comme l‟a exprimé dans une formule lapidaire La poétesse américaine Hilda Doolittle (qui signait de ses initiales H.D.) : "Les  frontières du visible sont en jeu." ("What can be seen is at stake")19.  Il est vrai, bien entendu, que tout au long de l’Histoire, se sont levés des défenseurs de l’imagination, mais ils ont été relégués aux marges de la culture dominante. Corbin se plaît à évoquer les mystiques, les alchimistes et les néoplatoniciens et des figures comme Boehme, Goethe, Henry More et les Platoniciens de Cambridge, Hamann et Swedenborg. Il y a eu un combat pour  garder vivantes les réalités de l’imagination et pour endiguer la marée montante du rationalisme qui a recouvert le monde moderne. Comme l‟écrit Corbin : «Notre philosophie occidentale a été le théâtre de ce que l’on peut dénommer un “combat pour l‟Âme du monde”. S’agit-il d'un combat définitivement perdu, le monde ayant perdu son Âme, défaite dont les conséquences pèsent sans compensation  sur nos visions modernes du monde? […] S’il y a eu défaite, une défaite n'est pas une réfutation.» 20  
                                                      
                                                         
12 CORBIN, H.,« Prélude à la deuxième édition - Pour une charte de l'Imaginal », dans Corps spirituel et Terre céleste - de 
l'Iran mazdéen à l'Iran shî'ite, Paris, Buchet/Chastel, 2005 [1960], p.8 
13 Cornelius Castoriadis, “The Imaginary Creation in the Social Historical Domain”, in: Disorder and Order: Proceedings of 
the Stanford International Symposium (Sept. 14-16, 1981), Edward P. Livingston, ed., Saratoga: Anma Libri, 1984, 146, 161, this is from p. 148. I thank Todd Lawson for drawing my attention to this quote. 
14 CORBIN, H., L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn 'Arabî, Paris, Entrelacs, 2006, p.34-35 
15  Ibid. p.101 
16  Ibid. p.260 
17  CORBIN, H., Avicenne et le récit visionnaire, Lagrasse, Verdier, 1999, p.119 
18  CORBIN, H., L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn 'Arabî, Paris, Entrelacs, 2006, p.300 
19  Rothenberg & Joris, v. 2, p. 449, v. 1, p. 378. 
20 CORBIN, H.,« Prélude à la deuxième édition - Pour une charte de l'Imaginal », dans Corps spirituel et Terre céleste - de l'Iran mazdéen à l'Iran shî'ite, Paris, Buchet/Chastel, 2005 [1960], p.14 

* Texte de Tom CHEETHAM, extrait de "Une introduction à la vision spirituelle d’Henry Corbin - POUR LA SAUVEGARDE DE LÂME DU MONDE  LA TRADITION PROPHÉTIQUE ET LE COMBAT  -  traduit par Robin GUILLOUX et  révisé par Daniel PROULX 

Illustrations de Robert Empain : 1, gouache et collage sur carton ,1995, 100x150 cm ; 2, aquarelle sur papier soie, 2005, 40x60 cm 



samedi 5 mai 2012

L’expir divin qui souffle tout être selon son Nom






Dans son livre essentiel La lettre chemin de vie Annick de Souzenelle nous replace dans le Souffle des lettres hébraïques et nous fait découvrir dans la Bible et en nous-mêmes des révélations oubliées. Sous son regard pénétrant la lettre revivifiée redevient le chemin immémorial de la Vie en nous, le chemin par lequel l'homme "va vers Soi",  la voie qui ouvre chacun à la connaissance et l'accomplissement de lui-même, de sa destinée, de ses noces divines. Je publie sur ce thème deux textes d'elle : le premier publié sur son site pour présenter ce livre et l'autre intitulé "La Parole est le Verbe, l’expir divin, qui souffle tout être selon son NOM, sa note originelle." Grâce à Dieu qui fait battre nos coeurs et nous appellent à aimer comme Lui nous aime. 

"L'ouvrage que je présente ici (1) est l'aboutissement d'une méditation et d'une expérience de vingt-cinq années. Ce n'est pas une oeuvre d'érudition....
Pendant cinq années, j'ai bu aux deux mamelles - judaïsme et christianisme - le lait de l'unique Tradition que je ressentais comme ma mère, riche des deux pôles nourriciers qui se complètent, se confirment et se vérifient ; ils ne sont que trop ignorés, alors que leurs épousailles me semblent conditionner le devenir de l'humanité.
 Autour des années 1958-1960, mon mari et moi allions chaque dimanche après-midi nous enfermer dans un café douteux du quartier de la République, à Paris, pour contempler la pierre précieuse d'Israël qu'Emmanuel Lévyne tirait amoureusement de ses enveloppes conventionnelles.
...
L'évêque Jean de Saint-Denis, d'origine russe, partageait avec Emmanuel Lévyne l'enracinement dans le génie d'une même terre qui avait été celle d'exil depuis plusieurs générations pour l'un, celle d'une souche plusieurs fois centenaire pour l'autre. Ces deux hommes ne se connaissaient pas.
 
Lorsque nous arrivions aux cours de l'Institut Saint-Denys qui scandaient le rythme de nos jours - comme ceux d'Emmanuel, celui de nos semaines - nous nous regardions bouleversés de recevoir des lèvres de notre maître la plénitude du message qu'Emmanuel Lévyne venait à peine de saisir des profondeurs de la langue hébraïque.

Ou bien, l'évêque Jean nous apportait alors à brassée embaumée la gerbe mûre d'un aspect de la révélation, que le dimanche suivant nous retrouvions fraîchement éclose du coeur hébreu !

La rencontre était exaltante !
...
Si, plus tard nous nous séparions d'Emmanuel Lévyne ...
... nous ne pouvons oublier les heures lumineuses que nous lui devons.

Par contre, notre chemin dans la tradition chrétienne orthodoxe se poursuit, en même temps qu'il guide désormais ma recherche inlassable de communication avec la lettre hébraïque.

En elle palpite la naissance d'une vie qui soudain s'élève comme un ouragan dont la violence nous emporte.

Le Verbe de Dieu est là qui, par la folie de la Croix, nous conduit à l'expérience tangible de la Résurrection.

S'il est une nourriture sacrée, après l'Eucharistie des mystères chrétiens, c'est bien la manducation de l'alphabet hébreu".




« Deux mille ans avant la création du monde, dit le Livre de la Splendeur, le Zohar, les lettres étaient cachées et le Saint, béni soit-Il, les contemplait et en faisait ses délices. Lorsqu'il voulut créer le monde, toutes les lettres, mais dans l'ordre renversé, vinrent se présenter à Lui. Ce fut la lettre Taw qui se présenta la première..." (Zohar, I, 2b)


"... Chacune se prévalant d'un glorieux mot dont elle est la composante essentielle, tenta d'obtenir le don précieux de commencer la création. Mais toutes furent renvoyées...
La lettre Bet vint se présenter devant le Saint, béni soit-Il, pour obtenir de Lui de présider à la création du monde. Elle s'avança en disant :
  - Je suis l'initiale du mot dont on se sert pour te bénir en haut et en bas.
 - C'est effectivement de toi que je me servirai pour commencer la création du monde, répondit le Seigneur, et tu seras ainsi la base de l'oeuvre de la création."
Le Saint, béni soit-il, ayant dit à la lettre Bet qu'elle serait la base de la création, la lettre Aleph resta à sa place sans se présenter.
Le Saint, béni soit-il, lui dit : "Aleph, Aleph, pourquoi ne t'es-tu pas présenté devant moi, à l'instar de toutes les lettres ?" Elle répondit : "Maître de l'univers, voyant toutes les lettres se présenter devant toi inutilement, pourquoi me serais-je présentée aussi ? Ensuite, puisque tu as déjà accordé à la lettre Bet ce don précieux, j'ai compris qu'il ne sied pas au Roi céleste de reprendre le don qu'il a fait à un de ses serviteurs pour le donner à un autre."
Le Saint, béni soit-Il, lui répondit : "Aleph, Aleph, bien que ce soit la lettre Bet dont je me servirai pour opérer la création du monde, tu seras la première de toutes les lettres, et je n'aurai d'unité qu'en toi ; tu seras la base de tous les calculs et de tous les actes faits dans le monde, et on ne saurait trouver d'unité nulle part, si ce n'est dans la lettre Aleph. 



" A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,

    Je dirai quelque jour vos naissances latentes..." 
 Arthur Rimbaud

Marcheur à l'Alphabet, 1995
Collection Hubert Verstraeten



Eveillé jusqu'aux racines de son être, lié à ses sources éternelles, puisant les énergies mêmes qui l'ont façonné, le poète participe de l'expérience du prophète qui "voit les cieux ouverts". Comme tout homme, n'est-il pas sculpté de la Parole-Verbe, expir divin, qui souffle tout être selon son NOM, sa note originelle ? Et ce NOM crie en chacun, l'appelant à le découvrir, à devenir lui.

 Nul l'entend, si ce n'est l'homme éveillé, celui qui est à l'écoute, celui dont tous les sens sont à l'écoute..." Les Lois divines qui structurent la Création sont nées du Verbe divin.

Elles sont, disent les Hébreux, les Grandes Lettres d'en-haut, c'est-à-dire les Energies divines incrées émanant du Verbe, proférées par Lui et venant modeler l'Homme.
Celui-ci, à l'image du Verbe, profère "en bas" les sons et, selon la qualité de son être, façonne ses lettres, les petites lettres d'en bas. Chaque petite lettre d'en-bas est reliée invisiblement à la Grande Lettre d'en haut qui lui correspond et qui l'informe de telle sorte qu'elle est douée d'un pouvoir reconducteur vers celle d'en haut. C'est ainsi que la langue hébraïque tout entière est conductrice du Verbe divin et reconduit à Lui !" Chaque lettre correspond à un nombre.
Les mathématiques, comme toute parole juste, chantent les structures de la Création et glorifient le Verbe. Les lettres figées dans la pierre, puis dans les livres, gardent cependant dans leur coeur le secret de leur pouvoir. Nos propres coeurs purifiés participeront de leur trésor.»

(1) Annick de Souzenelle La lettre chemin de vie, le symbolisme des lettres hébraïques,  éditions Albin Michel 


Illustration : aquarelle et gouache de Robert Empain

dimanche 29 avril 2012

Le miracle étourdissant de ta personne


Grâce à Philippe Mac Leod

Ta main dans mon oeil, 2007


Au fond de chaque regard, derrière chaque geste, il est un espace immense, une lumière humaine qui se mêle au bleu du monde, qui participe de son infinitude. Comme elle s'épanouit au-dehors, la vie s'ouvre en dedans. Elle suscite un univers qui parachève celui qui lui a donné naissance. Et c'est là ce que nous avons désormais de plus grand : la flamme fragile d'une conscience, l'intérieur même de la lumière, la face secrète d'une réalité qui nous déborde.

Le sentiment que tu as de toi-même n'éclaire pas seulement ton cœur, il t'enveloppe comme une sorte de halo qui t'accompagne. Il manifeste pour ainsi dire le filigrane inimitable de ta personne. Sans la conscience, l'existence n'aurait aucune profondeur. Elle seule crée l'atmosphère spirituelle dans laquelle tu baignes, la résonance possible de ton être. Sans cette expérience unique, je ne serais pas cet homme qui te parle aujourd'hui, et si nous nous comprenons si rapidement, à demi-mot, c'est bien par cette réalité intime qui nous fait un. 

Considère seulement le miracle d'un oeil qui s'ouvre au monde, tremblant à la lueur quasi divine qui le traverse. Le propre de l'homme, on n'y accorde pas assez d'importance, demeure cette faculté étrange en regard de la dispersion et de la profusion des perceptions, cette faculté unique de concentration, de recueillement. La vie dans son intensité tient à la puissance de notre attention, à son pouvoir d'unification, à la luminosité de notre conscience, à l'effort régulièrement déployé pour amener à la surface les trésors qui dorment au plus profond de nous-mêmes.

C'est par cette intimité que tout prend véritablement corps et sens, corps et sens qui font la présence : un visible animé de l'invisible. L'éclat d'un visage, la douceur bouleversante d'un sourire, le tremblement d'un souffle, d'une voix qui colore les airs, sa clarté, son étrangeté parmi l'opacité des choses, voilà le signe de l'homme : toute sa singularité tient dans la profondeur de ce mystère incommunicable, qui rejoint l'inconnaissable de Dieu. 

Il faut aimer la vie, passionnément, éperdument ; croire en sa résonance divine dans le fond de notre âme ; plus loin, plus haut que les petites joies qu'on a l'habitude de lui soutirer, aimer la grandeur de son mystère, vaste comme un ciel étoilé, déchirant comme la mémoire des visages à jamais refermés sur leur secret. Car c'est encore cela, le miracle étourdissant de la personne que nous sommes, comme si l'univers tenait à un fil, un mince rayon, infiniment ténu, l'absolu entrevu alors même que tout nous échappe.

On se blesserait à vouloir embrasser l'abîme tout entier, on ne peut y entrer que par sa dimension tragique, angoissante souvent, pour en pénétrer les replis les plus cachés, apprivoiser le sentiment de son intime totalité et atteindre la lumière inimaginable qu'il recèle. Comme dans la Visitation, nous sommes porteurs d'autre chose que nous-mêmes, d'une présence intérieure qui nous devance, et passe des uns aux autres, à notre insu, sans bruit, sous le fourmillement des mots, par-delà nos échanges parfois les plus anodins. La personne humaine n'advient que par ce qui la dilate, ce qui la transcende. Comme une brèche, une sorte d'issue inattendue, elle ne se révèle que par l'au-delà qu'elle sécrète. L'individu, lui, disparaît dans la multitude grouillante, il ne dépasse pas l'espèce. Ta personne est essentiellement béante. Unique parce qu'en son cœur elle est une Source. Présence.
Texte : Philippe Mac Leod
Illustration : aquarelle de Robert Empain

vendredi 27 avril 2012

Le pain qui donne la vie éternelle



La dispute du Saint Sacrement par Raphaël, Vatican


ROME, le 27 avril 2012

Personne ne l’a dit, la semaine dernière, dans le déluge d’hommages qui a marqué le septième anniversaire du pontificat du pape Benoît XVI, l'élément qui a le mieux révélé le sens profond de ce pontificat a été un orage.

C’était par une nuit torride, à Madrid, au mois d’août 2011. Devant le pape Benoît XVI, sur l’esplanade, un million de jeunes, âgés en moyenne de 22 ans, une inconnue. Brusquement un tourbillon de pluie, de coups de tonnerre, de vent, s’abat sur tous ceux qui sont là, sans possibilité de se mettre à l’abri. Des grappes de projecteurs sautent, des pancartes s’envolent, le pape est lui aussi trempé. Mais il reste à sa place quand il constate l’explosion de joie des jeunes face au hors-programme imprévu que leur offre le ciel.
Lorsque la pluie cesse, le pape, laissant de côté le discours écrit qu’il avait apporté, n’adresse que quelques mots aux jeunes. Il les invite à regarder non pas lui mais ce Jésus dont il dit qu’il est vivant et présent dans l’hostie consacrée, sur l'autel. Il se met à genoux pour une adoration silencieuse. Et la même chose se produit sur l’esplanade. Tout le monde s’agenouille sur le sol mouillé. Dans un silence total. Cela dure une bonne demi-heure.
La Cène, par Philippe de Champaigne, 1652, Louvre


Lorsque Benoît XVI s’est agenouillé, à Madrid, devant l’hostie consacrée pour un long moment de prière silencieuse, ce n’était pas la première fois. Il l’avait déjà fait à Cologne, en 2005, peu de temps après avoir été élu pape, et là aussi lors d’une veillée nocturne, devant une foule de jeunes, à la stupeur générale.
Peu de gens, lorsqu’ils ont porté un jugement sur ce pontificat, ont compris l'audace de ces gestes à contre-courant. Mais lorsque Benoît XVI les fait et les explique, c’est avec l’air paisible de quelqu’un qui cherche non pas à inventer quelque chose de personnel, mais simplement à parvenir au cœur de l'aventure humaine et du mystère chrétien.
De même, il y a cinq siècles, lorsque Raphaël a peint cette sublime fresque des Chambres du Vatican qu’est la "Dispute du Saint-Sacrement", il a placé l'hostie consacrée au centre de tout, sur l’autel d’une grandiose liturgie cosmique qui voit l’interaction du Père, du Fils, du Saint-Esprit, de l’Église terrestre et céleste, du temps et de l’éternité.
Quand Benoît XVI a convoqué son premier synode, en 2005, il l’a consacré précisément à l’eucharistie. Et il a voulu que, pendant toute la durée de cette réunion, une  photo de cette même fresque de Raphaël soit projetée sur un écran devant les évêques venus du monde entier.
Les savants discours prononcés par Joseph Ratzinger à l'université de Ratisbonne et au Collège des Bernardins de Paris, au Westminster Hall de Londres et au Bundestag de Berlin ont provoqué de nombreuses discussions. Mais on découvrira un jour que ce qui caractérise le mieux ce pape, ce sont ses homélies, comme ce fut le cas avant lui pour saint Léon le Grand, le pape qui arrêta Attila.
De tout ce que dit Benoît XVI, ses homélies sont ce qui fait le moins parler. Il les prononce pendant la messe, dangereusement près, donc, de ce Jésus qu’il montre vivant et présent sous les apparences du pain et du vin, de ce Jésus qui – c’est ce qu’il prêche inlassablement – est celui-là même qui expliqua les Saintes Écritures aux pèlerins d’Emmaüs, tellement semblables aux hommes égarés d’aujourd’hui, qui se fit reconnaître par eux à travers la fraction du pain, comme dans le tableau du Caravage qui se trouve à la National Gallery de Londres, et qui disparut aussitôt qu’il eut été reconnu, parce que la foi est comme cela, elle n’est jamais une vision géométriquement perçue, elle est un jeu inépuisable de liberté et de grâce.
À la foi inexistante ou faible de tant d’hommes et de femmes d’aujourd’hui, aux messes banalement réduites à des baisers de paix et à des assemblées solidaires, le pape Benoît XVI veut offrir la foi consistante en un Dieu qui se fait vraiment proche, qui aime et pardonne, qui se fait toucher et manger.


La Cène par Philippe de Champaigne, version du Musée de Lyon, détail, 
Cette foi-là, c’était aussi celle des premiers chrétiens. Benoît XVI l’a rappelé lors de l'Angélus d’il y a deux dimanches. La décision de faire du dimanche le "Jour du Seigneur", a-t-il expliqué, a été un geste d’audace révolutionnaire précisément parce c’est un événement extraordinaire et bouleversant qui est à son origine : la résurrection de Jésus et son apparition aux disciples en tant que ressuscité chaque "premier jour de la semaine", c’est-à-dire le jour du début de la création.
Le pain terrestre qui devient communion avec Dieu, a déclaré le pape dans une homélie, "veut être le début de la transformation du monde. Pour que celui-ci devienne un monde de résurrection, un monde de Dieu".




Grâce aussi à Alina Reyes qui a signalé ce texte dans son Journal en ligne

mardi 24 avril 2012

Conjuguons le Verbe vivre au présent



Si l'homme est créateur, si il se laisse inspirer par l'Esprit, par le Verbe créateur, l'amour en lui est alors créateur, et il se fait semblable à Dieu. 
Seul l'amour peut créer des oeuvres vivantes et nouvelles, des oeuvres d’amour venant de la vie et y allant, des oeuvres qui lui sont nécessaires, qui sont la vie même, la vie qui se renouvelle et qui vit et s'accroît par ses propres oeuvres. 
La vie est l’oeuvre divine renouvelée continuellement, le Verbe vivre conjugué au présent par chaque vivant, que nous éprouvons toujours à nouveau. Vécue comme telle notre vie se connaît issue et reçue de Dieu, comme l'oeuvre divine suprême, elle connaît en l’éprouvant le mystère de la Trinité, qui est la Prière continuelle de Dieu en Lui-même, se priant et s'aimant Lui-même tout en se générant et en nous générant dans son Amour. Cette Prière est le Temps vrai du Vivant, le temps de la Vie. Un Temps qui n’est pas celui du monde qui coule et s'échappe comme de l’eau et qui n'est que le souvenir, l’ombre, le vestige ou le mirage du Temps véritable de la Vie qui Lui s'éprouve et se féconde au Présent perpétuel dans la jouissance et l'amour de Lui-même comme de nous-mêmes.

Trinité, Robert Empain, 1995

Texte extrait des carnets 2007 , illustration, par Robert Empain