Grâce à Tom Cheetham *
L’imagination créatrice et le mundus imaginalis
La théorie de la connaissance d'Henry Corbin est fondée sur le constat que la conception qui a progressivement dominé la culture occidentale depuis les alentours du XIIème siècle, se caractérise par un divorce préjudiciable entre l'Être et la Pensée. La rupture se produisit à peu près au moment où l'aristotélisme d’Averroès supplanta les hiérarchies néoplatoniciennes d’Avicenne. C’est alors que les anges désertèrent l’Occident et nous n’avons fait qu’errer depuis. L'exemple le plus abouti de ce schisme est probablement la distinction opérée par Descartes entre la substance étendue et la substance pensante - res extensa et res cogitans. Il existe deux sortes de réalités - les réalités physiques et les réalités intellectuelles ; et deux modes de connaissance - la perception et l'entendement. Descartes évita d‟avoir à expliquer l'interaction entre la pensée et l'étendue en affirmant que c'est Dieu qui opère leur union dans la glande pinéale. C'est probablement un peu injuste pour la philosophie de Descartes, mais le fait est qu'une grande partie de la philosophie occidentale a présumé que notre pensée et notre connaître n'avaient aucun effet ontologique sur nous. La finalité épistémologique du cartésianisme était la possibilité de former des idées claires et distinctes à propos des corps physiques qui constituent le monde. Telle a été l'idéologie métaphysique de la science et de la technologie, jusqu'au début du XXème siècle, et elle l'est encore, bien que sous une forme plus sophistiquée.
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| Eveil, 1995 |
Corbin rejette radicalement cette conception. Mais il y a une part de vérité dans l’assertion de Descartes selon laquelle Dieu garantit l’interaction entre les deux sources de la connaissance, car les phénomènes spirituels sont effectivement perçus par une troisième faculté, qui sert d'intermédiaire entre la perception et l’entendement. Nous n’accédons aux phénomènes spirituels et religieux ni à travers la pensée conceptuelle ni à travers les données sensibles, mais plutôt par l'intermédiaire d’une troisième source de connaissance. Corbin dit : « ...entre les perceptions sensibles et les intuitions ou les catégories de l‟intellect, la place était restée vide. Ce qui aurait dû prendre place entre les unes et les autres, et qui ailleurs occupait cette place médiane, à savoir l‟Imagination active, fut laissée aux poètes. 12 »
Aucun système métaphysique dans la pensée occidentale n’a pris bien longtemps au sérieux l’activité de l'imagination. Selon Cornelius Castoriadis, le psychanalyste et philosophe Grec, les philosophes commencent presque toujours par se demander : Je voudrais savoir ce qu’est l‟Être, ce qu‟est le réel. Voici donc une table ; en quoi cette table a-t-elle les caractéristiques d‟une chose réelle ? Aucun philosophe ne commence par se demander : «Je voudrais savoir ce qu’est l'Être, ce qu’est la réalité. Voici donc le souvenir du rêve que j’ai fait la nuit dernière ; en quoi ce rêve présente-t-il les caractéristiques d’une chose réelle ? Aucun philosophe ne commence par dire : "Supposons que Le Requiem de Mozart soit le paradigme de l’Être, et que le monde physique n’en soit qu’une modalité déficiente. 13»
Dans la cosmologie défendue par Henry Corbin, l'imagination donne accès à un «monde où se résout le conflit qui a déchiré l’Occident, celui de la théologie et de la philosophie, de la loi et du savoir, du symbole et de l’histoire. 14» L’imagination est un organe de perception requis pour actualiser un mode d’être et de conscience. Sans elle, il n‟y a pas d’expérience religieuse possible. L‟imagination est ce qui nous permet de percevoir les symboles. L’Imagination active guide, devance, modèle, la perception sensible; c’est pourquoi elle transmue les données sensibles en symboles. Le Buisson ardent n’est qu’un feu de broussailles, s’il est simplement perçu par les organes des sens. Pour que Moïse perçoive le Buisson ardent, entende la Voix qui l’appelle “du côté droit de la vallée”, bref pour qu’il y ait une théophanie, il faut un organe de perception trans-sensible.15 Il s’agit là d’une exigence capitale. Cela veut dire que durant des siècles la philosophie et la théologie occidentale se sont privées des moyens de donner le moindre sens, aussi bien à la religion qu’à l'art, dans la mesure où l'imagination a été « laissée aux poètes » qui, comme tous les artistes, ont été marginalisés et totalement incompris. Un système métaphysique qui inclut l'imagination active est requis pour légitimer la réalité et comprendre la signification de vastes régions de l’expérience humaine, comprenant les rêves, les visions et les révélations prophétiques. L'imagination en tant qu’organe de perception nous donne accès à un domaine de réalités véritables, à un monde objectif que Corbin en vint à appeler le mundus imaginalis, le monde imaginal, néologisme qu’il emploie pour traduire le terme arabe âlam al-mithâl utilisé par Ibn Arabî et par beaucoup d'autres.
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| Compassion divine, 2005 |
Mais l’imagination active est aussi une imagination créatrice. L’exploration du royaume des réalités subtiles requiert une coopération entre l’humain et le divin ; elle est à la fois découverte et création. C’est un nouvel exemple du fait que le troisième mode de connaissance guérit d‟un schisme que nous avons pris l’habitude de considérer comme normal. Cette double structure, la syzygie entre l’âme et son interlocuteur divin, est un thème central de la cosmologie de Corbin. Et c’est dans la prière que l’imagination créatrice s’accomplit le plus parfaitement dans la vie humaine. La prière n’est pas la demande de quelque chose : c’est l‟expression d‟un mode d‟être, un moyen d‟exister et de faire exister […] La prière est la forme la plus haute, l’acte culminant de l’Imagination créatrice. En vertu du rôle partagé, la Compassion divine comme théophanie qui est l’existentiation de l’univers des êtres, est, elle, la Prière de Dieu aspirant à sortir de son inconnaissance et à être connu, tandis que la Prière de l’homme, elle, réalise cette théophanie, parce que c'est en elle et par elle que la “Forme de Dieu” devient visible au cœur.16 La forme de Dieu qui apparaît n’est pas évidemment Dieu « dans son essence » - le « Deus absconditus » - mais la forme qu’Il révèle uniquement à chaque âme en particulier. Le caractère personnel de ces théophanies est un thème constant chez Corbin qui se réfère à l‟évocation de la Transfiguration du Christ dans l'Évangile gnostique de Pierre : Là donc, l’apôtre Pierre évoque l’événement de la Transfiguration. De cet événement qui ne fut visible qu‟à quelques-uns et non point pour tous les yeux de leur corps, il ne peut dire qu‟une chose : Talem eum vidi qualem capere potui - je l'ai vu tel que j'étais capable de le saisir -. […] Chaque fois l'âme a atteint, ou est en voie d'atteindre, son état d'individuation parfaite.17 Et c’est dans cette transformation de la perception que réside la guérison de ce grand schisme qui divise l’Occident - le fossé entre l‟Être et la Pensée. C’est spécifiquement par le biais de l’imagination créatrice que nous découvrons que le mode de perception dépend du mode d’être de celui qui perçoit. L’exercice de l‟imagination créatrice nous change en profondeur, ontologiquement, dans notre être même - et ce changement nous permet de percevoir des choses que nous n’aurions pas perçues autrement. Notre grande tâche est de « se rendre capables de Dieu. 18» Comme l‟a exprimé dans une formule lapidaire La poétesse américaine Hilda Doolittle (qui signait de ses initiales H.D.) : "Les frontières du visible sont en jeu." ("What can be seen is at stake")19. Il est vrai, bien entendu, que tout au long de l’Histoire, se sont levés des défenseurs de l’imagination, mais ils ont été relégués aux marges de la culture dominante. Corbin se plaît à évoquer les mystiques, les alchimistes et les néoplatoniciens et des figures comme Boehme, Goethe, Henry More et les Platoniciens de Cambridge, Hamann et Swedenborg. Il y a eu un combat pour garder vivantes les réalités de l’imagination et pour endiguer la marée montante du rationalisme qui a recouvert le monde moderne. Comme l‟écrit Corbin : «Notre philosophie occidentale a été le théâtre de ce que l’on peut dénommer un “combat pour l‟Âme du monde”. S’agit-il d'un combat définitivement perdu, le monde ayant perdu son Âme, défaite dont les conséquences pèsent sans compensation sur nos visions modernes du monde? […] S’il y a eu défaite, une défaite n'est pas une réfutation.» 20
12 CORBIN, H.,« Prélude à la deuxième édition - Pour une charte de l'Imaginal », dans Corps spirituel et Terre céleste - de
l'Iran mazdéen à l'Iran shî'ite, Paris, Buchet/Chastel, 2005 [1960], p.8
13 Cornelius Castoriadis, “The Imaginary Creation in the Social Historical Domain”, in: Disorder and Order: Proceedings of
the Stanford International Symposium (Sept. 14-16, 1981), Edward P. Livingston, ed., Saratoga: Anma Libri, 1984, 146, 161, this is from p. 148. I thank Todd Lawson for drawing my attention to this quote.
14 CORBIN, H., L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn 'Arabî, Paris, Entrelacs, 2006, p.34-35
15 Ibid. p.101
16 Ibid. p.260
17 CORBIN, H., Avicenne et le récit visionnaire, Lagrasse, Verdier, 1999, p.119
18 CORBIN, H., L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn 'Arabî, Paris, Entrelacs, 2006, p.300
19 Rothenberg & Joris, v. 2, p. 449, v. 1, p. 378.
20 CORBIN, H.,« Prélude à la deuxième édition - Pour une charte de l'Imaginal », dans Corps spirituel et Terre céleste - de l'Iran mazdéen à l'Iran shî'ite, Paris, Buchet/Chastel, 2005 [1960], p.14
* Texte de Tom CHEETHAM, extrait de "Une introduction à la vision spirituelle d’Henry Corbin - POUR LA SAUVEGARDE DE L’ÂME DU MONDE LA TRADITION PROPHÉTIQUE ET LE COMBAT - traduit par Robin GUILLOUX et révisé par Daniel PROULX
Illustrations de Robert Empain : 1, gouache et collage sur carton ,1995, 100x150 cm ; 2, aquarelle sur papier soie, 2005, 40x60 cm